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Publié le par jeff

 

Ntsingbeu - Ntsingfou

1-1 Ntsingbeu - Ntsingfou une communauté rurale en devenir

1-1.1 Considérations Administratives

La communauté rurale de Ntsingbeu - Ntsingfou est localisée dans l’arrondissement de Nkong Ni dans le département de la Menoua dans la province de l'Ouest du Cameroun. Cette grande communauté est composé de 06 unités parmi lesquelles Ntsingbeu, Levett, Poohkang, Ndoh gni, Zem Tsingla et Foh ghanguh, et est limitée par les villages suivants:
=) Nstingla à l’Est
=) Nzinmezo à l’Ouest
=) Ntsingfou -Fodzong au Nord et
=) Fokamezo au Sud.
Sa population est estimée à environ 12.000 habitants parlant la langue Yemba. La communauté de Ntsingbeu - Ntsingfou est localisée à 3kms au sud de la chefferie de Bafou (King place) située à seulement 10kms de la ville de Dschang qui est le chef lieu du département de la Menoua.

A la tête du village Ntsingbeu se trouve un chef traditionnel de troisième degré alors que chacune des cinq autres unités (quartiers) est dirigé par un grand et respectable notable reportant directement au chef supérieure Bafou. Il n’y a donc aucune relation de subordination entre ces quartiers de Bafou regroupés sous le nom de Ntsingfou et la chefferie Ntsingbeu. Cependant, le concept d’un tel rassemblement volontaire de cinq quartiers et un village pour assurer les bases communes d’un développement intégré, participatif et durable est innovant et porteur d’espoir pour la lutte contre la pauvreté. La motivation derrière cette alliance Ntsingbeu - Ntsingfou est essentiellement opérationnelle c’est à dire qu’elle facilite le rassemblement d’une population suffisamment grande et motivée pour prendre en main son propre développement.


1-1.2 Localisation et Géographie

Ntsingbeu - Ntsingfou a une topographie vallonnée, caractérisée par des vallées profondes au fond desquelles coulent des ruisseaux étroits. La plus grande rivière Miah Mezo marque la limite d’avec Fokamezo. Il y a d’autres petits ruisseaux qui traversent le village et que les populations utilisent pour des besoins divers.

Bien que la plupart des forêts naturelles aient été abattues pour les cultures et habitations, quelques petits bois demeurent ici et là. Autour des maisons d’habitation et des champs de culture certaines essences qu’on trouve généralement dans des forêts secondaires comme l'eucalyptus, les arbres à noix de cola et le café prédominent.

Le climat est caractérisé par deux saisons. La saison sèche commence de mi-novembre à mi-mars, et la saison pluvieuse de fin mars à début novembre. L'agriculture est la principale activité des populations qui cultivent des plantes telles les pommes de terre, les patates douces, les ignames, les légumes, et les haricots. Le revenu généré par cette activité est utilisé pour la santé, l'éducation et les autres engagements sociaux, puis le surplus est épargné dans des «Tontines».

1-1.3 Inventaire des infrastructures de développement

1- l'Ecole: il y a deux écoles primaires dans le village, l'un gouvernemental et l’autre communautaire. Le manque d'enseignants est un problème commun aux deux écoles.

2- l'Eglise: il y a une seule dénomination dans ce village l'Eglise Catholique même si la communauté compte quelques familles protestantes. Le bâtiment de cette église est en reconstruction. Les murs sont élevés et il manque un toit, des finitions et des équipements.

3- le Réseau Routier: la plupart des routes qui desservent le village sont saisonnières c'est-à-dire boueuses et glissantes en saison des pluies et de poussiéreuses en saison sèche.

4- les Maisons/Cuisines/Toilettes: la plupart des maisons sont construit avec les briques de terre séchées certaines avec des toits en paille et servant à la fois de cuisine et dortoir en même temps. Les toilettes se trouvent à quelques mètres seulement des maisons et sont d'habitude peu profond, et recouverts de bois.

5- La Maison communautaire (le Palais): C’est en général le lieu de résidence du chef du village avec sur la place publique, la plupart des bâtiments à usage communautaire et symbolisant l'héritage de la culture et de la tradition des populations de Ntsingbeu - Ntsingfou.

6- La Maison des Jeunes et de la culture (MJC): Lieu de rencontre, de formation et de mobilisations des jeunes pour leur réinsertion sociale et la promotion de la culture locale. Cette MJC est encore en construction.

7- La Maison de la Femme: Cette maison elle aussi en construction sera le lieu de rencontre de formation et des échanges pour les femmes et filles de la région.

8- le Centre de Santé: il y a un centre de santé dans la communauté qui est géré par les populations au travers d’un comité de santé et qui reçoit l’assistance de partenaires étrangers principalement français. Ce centre de santé souffre du manque aigu de médicaments essentiels, du personnel qualifié et des équipements appropriés.

9- le Tribunal Traditionnel (Fem -Ntsingbeu) : Il existe dans cette communauté un tribunal traditionnel qui aide à régler les disputes courantes de toutes natures. Les populations croient profondément à l’infaillibilité de ce fétiche.

1-1.4 Considérations socioculturelles

Cette analyse a été faite en utilisant la partie de la MARP consacrée au diagramme de Venn. La recherche s’est focalisée sur l’identification de ce qui suit :

=) Les groupes Locaux existants dans le village
=) Les rapports existants entre eux et
=) Les organisations externes, leurs activités et leur rapport avec les groupes locaux.

Groupes locaux:

GROUPES ACTIVITES
Conseil des Notables (CN)
(les Conseillers du Chef) • Ceci est le plus haut organe administratif et judiciaire du village
• Il travaille aussi en collaboration avec tous les autres organes.
Conseil des Princes et Princesses (CPP) • Ceci est une association de Princes et de Princesses qui aide dans les activités de développement de quelque façon que ce soit.

Mendzong (classes d’age) • Ce sont des associations de tranches d'age de femmes et des hommes avec un accent sur la discipline la solidarité et le développement.
ACSD • C’est une organisation de développement à base communautaire qui joue un rôle d’ONG dans tout le département de la Menoua
Maison des Jeunes (MJC) • Ceci est un mouvement de Jeunes chargé de promouvoir des objectifs de développement dans le village.
Jeunes Mamans (JM) • Association de femmes visant à promouvoir l'héritage culturel
La Mission Catholique • Leur mission est d’évangéliser et d’améliorer le niveau d’éducation et d’alphabétisation par l'ouverture de d'écoles rurales
Groupes d’entraide :
• Apou Soukmo
• Akanang
• Les Fils de Fomeng lepe
• ASBC / Kwakwa
• Lenanglebong
• Assistance mutuelle dans l'achat du matériel agricole.
• Entraide pour les travaux champêtres.
• Octroyer des prêts ou crédits aux membres
• Assister les membres dans les événements heureux et malheureux


1-1.5 Histoire du développement de Ntsingbeu - Ntsingfou

Ntsingbeu est un village de 3,000 habitants environ situe au cœur de la communauté de Ntsingbeu - Ntsingfou. C'est aussi l’un des cinq plus vieux villages de Bafou dans le département de la Menoua. La création de ce village remonte vers les années 1740 selon la légende par les sept enfants d’une même mère appelée Ndzome et originaire du village voisin Batsingla.

Son chef actuel, le Dr Pierre Marie Metangmo (Efo’ Ntsalah–Efo’ Nkemvou) est le cinquième chef à avoir régné dans ce village actuellement dans sa sixième génération. Il succède ainsi à son grand-père Efo’ Nkemvou (un chasseur et guérisseur traditionnel) qui grâce à son influence et sa sagesse a mis au point la stratégie utilisée par Bafou pour se libérer de Baleveng.

Deux événements historiques d’importance ont marqué la vie de ce village: (1) usurpation à la tête de la chefferie, et (2) mobilisation soutenue pour un développement endogène.

1- Usurpation à la tête de la chefferie :

Vers 1910, une sérieuse épidémie a sévi dans ce village et y a décimé nombre d’enfants et animaux. Deux frères du chef Efo’ Nkemvou tenus pour responsables de ces décès furent livres aux Allemands qui colonisaient le pays à ce moment-là. Le chef Efo’ Nkemvou décida alors de suivre ses deux frères et tous trois furent exécutés par la suite. Le successeur du chef Efo’ Nkemvou choisi parmi ses enfants après son assassinat fut Efo’ Ntsalah (Daniel Metangmo) le père de l’actuel chef le Dr Pierre-Marie Metangmo. A ce moment là, Daniel Metangmo n’est âgé que de 5 ans. Par conséquent, un système de régence fut établi pour la direction du village en attendant qu'il grandisse suffisamment pour prendre son trône. Trois régents successifs passèrent à la tête du village Ntsingbeu de 1910 et 1956, date ou Robert Kenhago le successeur du troisième régent refusa de retransmettre comme il se devait le trône au chef légitime Efo’ Ntsalah Daniel Metangmo mature et responsable assez pour passer aux commandes.

En 1992, justice est rendue et le Dr Pierre-Marie Metangmo (Efo’ Nkemvou – Efo’ Ntsalah) le successeur des deux chefs Daniel Metangmo son père et Efo’ Nkemvou son grand-père est rétabli sur le trône comme chef légitime du village Ntsingbeu. Depuis lors, sous la direction de son chef légitime rétabli, un chemin impressionnant a été parcouru dans l’amélioration des conditions de vie des populations par leur mobilisation autour des enjeux d’un développement participatif et durable.

2- Mobilisation soutenue pour un développement endogène :

La mobilisation pour le développement sous sa forme actuelle commence en 1978 sur l’initiative de Pierre-Marie Metangmo alors étudiant en première année de médecine à l’Université Catholique de Lille en France. En effet, de re tour en vacances à Ntsingbeu, il constate que les paysans de son village prennent des initiatives diverses en matière d’irrigation et d’élevage pour améliorer leurs conditions de vie. Il engage alors un dialogue avec eux, précise les objectifs à atteindre et établi un programme de développement. De retour à Lille il trouve dans la métropole et la région des appuis solides pour soutenir ce programme. C’est ainsi que naissent à Bafou d’une part le GAM (Groupement d’Agriculteurs Modernes) puis le BCDR (Bureau de Conseil pour le Développement Rural) et enfin l’ACSD (Association pour la Santé et le Développement) et à Lile de l’autre l’Association EPIDRI (Echanges et Partages Internationaux pour le Développement Régional Intégré).

Alors que la mobilisation locale s’élargi de Ntsingbeu vers d’autres villages lointains du département de la Menoua comme Baneghang, Nka –Fondonera, Fonakeueu, Saa’ et Fongotongo pour la santé et la ville de Mbouda dans le département des Bamboutos pour la formation des jeunes filles, en France l’appui s’étend vers la ville Halluin avec la Mairie, la MJC, ELANS et les scouts et aux USA avec l’association LENAN des ressortissants de la Menoua à Washington DC. Notre action de mobilisation pour le développement s’est cristallisé au tour de l’ACSD créée en 1991 et qui conduit ses activistes autour de 3 volets suivants: Agropastoral, Santé, Communication et formation. Elle dispose d'un bâtiment appelé secrétariat général construit sur le site de la mission catholique de Ntsingbeu – Tockem, d'une Antenne à Mbouda. Notre programme de développement intégré témoigne de ce que les populations veulent et peuvent. Il est techniquement et économiquement viable même si la route reste encore bien longue.

En conclusion, nous pouvons affirmer sans risque de nous tromper qu’a Ntsingbeu – Ntsingfou, le cadre d’un développement communautaire participatif, intégré et durable est établi même si de nombreuses difficultés persistent dans l’organisation, la participation communautaire, la gestion et le cofinancement du fonctionnement. Les populations de Ntsingbeu – Ntsingfou forment une communauté intelligente et dynamique qui comprend et adhère aux objectifs d’un développement participatif et durable.

 

 

QUELLE LANGUE PARLER A NOS ENFANTS ?
(Contribution pour le Congrès de la Maturité et de la Réconciliation tenu du 07 au 10 août 2002 à Ntsingbeu)

Beaucoup de problèmes restent sans solution tout simplement parce qu’on ne les a jamais posés comme tels. Tant qu’on se contente de les constater, la situation perdure et se gangrène. Or tout problème considéré comme problème appelle une démarche permettant de le résoudre. Qui de nous ne se sent pas choqué ou déçu quand nous parlons à un enfant sa langue maternelle, et pour toute réponse il ne nous gratifie que d’un petit sourire, comme pour dire, << qu’est ce que c’est que ce baragouin qu’il me parle là ?>> Il y a là quelque chose de grave. Pourtant nous sommes-nous jamais posé la question de savoir s’il y avait un remède possible à ce mal ? Ou nous contentons nous seulement de nous en étonner ?
L’enfant qui agit ainsi se sent étranger face à sa propre langue : il ne s’y reconnaît point.
Il est dans l’embarras, il se sent mal à l’aise. Peut-on se sentir étranger chez soi-même sans en pâtir ? Est-il raisonnable de perdre ainsi son identité culturelle et sociale dont la langue est le pivot, sans s’émouvoir ? A t-on le droit, quelque puisse en être le motif, de se renier soi-même ? Un renégat peut-il avoir voix au chapitre ?
Il y a une déplorable aliénation de sa personnalité, dès lors qu’il se sent chez lui seulement ailleurs que chez lui. Il parle volontiers Français ou Anglais et trouve cela normal et même naturel. A qui la faute ? Est-il seul à en porter la responsabilité ? Il convient de prendre un certain recul pour mesurer la gravité du préjudice que cet état de choses lui cause et tenter une esquisse de solution. Voilà ce que nous nous proposons de faire dans cette réflexion.
L’histoire nous a placés à la croisée des chemins. Il en résulte que nous avons tous une vocation de polyglottes. Nous sommes appelés à parler quotidiennement plusieurs langues à la fois : d’abord le Bafou, que nos linguistes ont baptisé ‘‘ Yemba’’ et qui est notre langue maternelle, puis le Français et dans une moindre mesure l’Anglais, qui sont nos langues nationales et que nous manipulons chaque jour à l’école, au bureau et dans la rue, sans oublier bien sur le Pidgin qu’on trouve dans tous les compartiments de la société qui ne sont pas spécifiquement ceux de l’intelligentsia et enfin le ‘Camfranglais’ sorte d’espéranto que les jeunes ont forgé et qui est tributaire aussi bien des langues locales que du Français et de l’Anglais. Dans cet imbroglio qui rappelle fort bien l’épisode biblique de la Tour de Babel, quelle langue devons nous parler à nos enfants pour les aider à sauvegarder de concert avec nous notre identité culturelle ?
Force est de reconnaître, d’emblée, que nous-mêmes, de façon générale, nous parlons très peu le ‘Yemba’, et logiquement les enfants aussi, ou même pas du tout dans certains cas extrêmes. La raison en est simple : nous sommes partagés et tiraillés par toutes les sollicitations que nous avons relevées plus haut. Pour remettre notre langue maternelle à sa place et lui restituer sa juste valeur et sa dignité, il faut mettre en évidence son rôle et son importance en tant que vecteur culturel. Résumons très schématiquement notre problématique : pourquoi, quand et où parler le ‘Yemba’ ?
Chaque enfant naît toujours dans des circonstances telles qu’il lui échoit une certaine langue, celle de sa mère généralement, elle qui est la personne la plus proche de lui au moment où il bredouille ses premières paroles. C’est une chance de ce point de vue d’être né à Bafou, où nos parents, hormis quelques rares exceptions, parlent tous la même langue. Une chance dans la mesure où la dispersion occasionnée par le plurilinguisme n’apparaît que postérieurement, lorsque l’école interpelle l’enfant à l’âge de 5 ou 6 ans. Or dès que la maman moderne commence à parler à l’enfant en lui donnant le sein, les premiers mots affectueux qu’elle lui chuchote sont en Français, et c’est en Français qu’elle jouera avec l’enfant, pour qu’il ne reste pas à la traîne…..
Et les proches ont tôt fait de prendre le relais pour contribuer à la dépersonnalisation de l’enfant. Le problème devient plus aigu lorsque l’enfant est né dans un environnement social et géographique différent : ailleurs dans un autre village ou en ville surtout. A plus forte raison à l’étranger.
Qu’est ce que c’est qu’une langue et à quoi sert-elle, est-on tenté de se redemander ? Pour ne pas nous embarquer dans des définitions complexes des spécialistes, disons très simplement que toute langue est un outil de communication entre les hommes. Elle nous permet de penser, de réfléchir, de dire ce que nous sommes ou croyons être, ce que nous faisons, ce que nous voulons, et de savoir les mêmes choses de nos semblables. C’est aussi un véhicule de culture. Nous pouvons aussi employer l’image de la carte d’identité pour dire qu’elle permet de faire savoir qui nous sommes, nos origines et par conséquent notre vision du monde, car c’est la langue que nous parlons qui, d’une certaine manière, nous façonne.
Grâce à notre langue, nous nous affirmons, nous sommes ce que nous sommes et pas autre chose. Par exemple c’est avant tout par et à cause du ‘Yemba’ que nous ne sommes pas Foulbé, Béti ou Douala…….,ni Chinois, ni Français …..puisqu’il y a des gens qui sans être nordiste ressemblent à s’y méprendre à des Haoussas, par exemple. Prenez un peu les femmes en pagne…..Ne pas savoir ou ne pas vouloir parler notre ‘Yemba’ relève de la pure bêtise, car cela pourrait se traduire par :<< je ne suis pas moi >> ce qui est une absurdité. Nous nous couvrons de ridicule dans la mesure où, si je ne suis pas moi, je ne suis rien du tout. Je ne deviendrai jamais Français à force de parler Français ni russe parce que j’ai étudié en Union Soviétique.
Tout compte fait, si je ne peux rien contre ma nature, il est sage et bienfaisant de l’assumer pour développer ma véritable personnalité afin de m’épanouir au maximum. Nous devons éprouver une fierté invincible et considérer notre langue maternelle comme un privilège, un don précieux du Ciel que nous sommes tenus de préserver jalousement. Autrement quelle différence y aurait-il entre nous et ces bonnes dames qui, ne se trouvant pas assez belles, décident de se décaper pour ne plus ressembler, au bout du compte qu’à des rescapées d’un incendie dévastateur, alors que quand elles mettent des crèmes douces et appropriées qui épousent au mieux la couleur de leur peau, elles en deviennent plus belles et plus séduisantes. Il me semble qu’un pareil compromis est aussi possible dans le domaine des langues, lorsqu’on s’interdit toute exagération et complexe.
C’est toujours un grand plaisir il est vrai, de pouvoir parler avec un étranger dans sa propre langue, car cela facilite toujours les relations et prédispose notre interlocuteur et nous- même à une meilleure compréhension mutuelle. Mais autant un tel plaisir est légitime, autant nous devrions avoir honte et nous estimer frustrés de ne pouvoir bien nous exprimer que dans les langues des autres souvent rebelles et presque indomptables. Beaucoup de locuteurs français parlent mal, par orgueil, par snobisme, sans discernement, étalant leur ignorance en croyant se mettre en valeur.
Il existe un seuil difficile à définir mais réel, en deçà duquel on se ridiculise à vouloir à tout prix parler Français. L’idéal serait de parler par nécessité, c’est à dire quand nous n’avons plus aucun autre recours. Chaque langue a son génie propre, quelque chose qu’aucune autre langue ne possède, une façon tout à fait particulière de lire le monde. C’est ce qui a fait dire que toute traduction est toujours une trahison. Le ‘Yemba’ ne fait pas exception à cette règle. Il a son génie.
C’est un parler essentiellement parabolique, éminemment proverbial, maître dans l’art d’exploiter les anecdotes. Les dictions ponctuent les discours, les images se bousculent qui alimentent et agrémentent les causeries. On introduit toute prise de parole par un bel adage. On tient le plus grand compte de l’expérience du passé, des tribulations personnelles ou des déboires d’autrui. On se passe la philosophie ancestrale de père en fils……Voilà tracé à grands traits, ce qui me semble pouvoir être regardé comme étant la carte de visite de notre ‘Yemba’
Il convient par ailleurs de se dire que parler, c’est toujours enseigner en quelque sorte. Les choses que nous disons, nous les avons entendues quelque part : le vocabulaire, le style, la pensée même. Nous inventons très peu de choses en réalité. Ce n’est pas seulement dans une salle de classe que l’on enseigne. A vrai dire, tout le monde est un peu un enseignant, et c’est pourquoi un homme formé est toujours le produit d’un réseau fort complexe d’éducateurs. Celui qui parle en responsable rend donc un énorme service à la société. Celui qui dit n’importe quoi met le charançon dans un grenier de maïs.
On s’achemine vers l’institution de cours classiques dans le cadre de l’alphabétisation en ‘Yemba’, ce qui vaut son pesant d’or, mais surtout dans le domaine de l’écrit. Pour ce qui est de la langue parlée, la stratégie la plus authentique – en attendant qu’on peaufine l’écriture – et la plus efficace aussi, c’est simplement de parler, de parler toujours et partout, là où nous avons un interlocuteur capable de communiquer avec nous en ‘Yemba’. La répétition quand elle est réfléchie – et pas seulement routinière – est le secret de l’apprentissage. On entendra une chose ici et là, une fois, deux fois, trois fois, …..et l’on se surprendra en train, non seulement de comprendre, mais aussi de reprendre tel mot, telle tournure, telle anecdote à son propre compte.
Parlons le ‘Yemba’ chez nous, en famille, où qu’elle se trouve, à Garoua, Sangmélima ou Limbé….. à Toronto ou en Californie, à Born ou à Paris, dans les coulisses d’un séminaire international, dans nos réunions de quartier ou de classes d’âge……Les occasions de parler se font de plus en plus rares, au fur et à mesure qu’on rentre dans l’immense et dévorant village planétaire.
Mais efforçons – nous aussi – c’est important – de parler un ‘Yemba’ authentique, pur, châtié. Ne nous contentons pas du genre qui permet tout juste de ‘‘demander de l’eau à boire’’ ou dire bonjour et s’en tenir là. Non. Parlons un ‘Yemba’ qui n’a pas subi de mutilation majeure. C’est tellement commode de recourir au Français dans nos conversations, dès que nous avons une difficulté d’expression. Mais, pour réussir le pari de réhabiliter notre langue maternelle, nous devons nous armer de patience et d’opiniâtreté, supporter, pour les corriger, balbutiements, hésitations et autres désagréments de ce genre, car ce n’est pas par un coup de baguette magique que nous retrouverons le discours enchanteur, spontané et fluide d’autre- fois. C’est à force de pratique et de détermination. Le ‘Yemba’, il est vrai, ne dispose pas de tous les mots de liaison, des multiples conjonctions qui nous permettent de préciser ou de nuancer notre pensée en Français et en Anglais. Mais le ‘Yemba’ est très périphrastique, ce qui peut nous permettre, très souvent, de suppléer ce manque.
Si ce problème valait la peine d’être posé, si vous pensez avec moi que la solution est à notre portée, puisqu’elle est dans notre volonté, et qu’il faut le résoudre dès aujourd’hui, alors cette courte analyse aura atteint son objectif. Récapitulons en réaffirmant que nous devons parler notre ‘Yemba’ le plus souvent possible, le mieux que nous pouvons, avec qui nous devons et là où il faut, sans importuner personne et, quelque hostile que puisse être notre environnement, nous réussirons à sauvegarder ce précieux trésor que Dieu nous a donné, et que nous n’avons pas le droit de laisser s’atrophier.
Sachons rester raisonnables dans l’appropriation et l’utilisation des emprunts que nous faisons aux langues européennes que nous manipulons, en particulier le Français et l’Anglais. Qu’ils n’envahissent plus notre langue au point de l’étouffer et même, à la longue, l’asphyxier. On n’ira pas se creuser la cervelle pour chercher à tout prix un équivalent en ‘Yemba’ de mots comme ‘‘ Ordinateur’’, ‘‘Internet’’ ou‘‘ produit chimique’’…, car il ne correspondent strictement à rien dans nos réalités spécifiques. Par contre, un terme du type ‘‘Congrès’’ que nous avons tous adopté dans nos familles ces dernières années peut, si l’on prend la peine d’y réfléchir, trouver un substitut acceptable dans le grand grenier de notre tradition, qui puisse traduire assez fidèlement le fondement et la signification de ces regroupements salutaires qui meublent désormais nos vacances.
Admettons enfin, une bonne fois pour toutes, qu’aucun enfant ne saurait être un cancre à l’école parce qu’il parle sa langue maternelle chez lui et pas la langue des études. Au contraire, il développe un atout culturel qui enrichit sa personnalité d’une autre dimension additionnelle. Parallèlement il faut peut-être décourager le Camfranglais qui est certes amusant, mais sans aucune transcendance. Qui plus est, c’est un phénomène peu viable, essentiellement éphémère. Donnons leur place à chacune des langues que nous avons à notre actif. Encourageons par l’exemple nos enfants à cultiver et pérenniser notre langue maternelle et sensibilisons-nous les uns les autres face à ce noble défi. Puisse le ‘Yemba’ cesse d’être la portion congrue, pour redevenir ce qu’elle était et qu’elle doit demeurer, dans le bruyant concert de notre héritage linguistique.

G. METANMO


De la valeur culturelle et symbolique du Raphia à son potentiel économique
(Nos produits locaux sont les meilleurs, il suffit d’y croire)
Efo’ Ntsalah Efo’ Nkemvou Dr Pierre-Marie Metangmo – 07 juillet 2002

De tous les pays riches que j’ai visités, je n’en connais pas un seul qui n’ait fait de la consommation de ses produits locaux le véritable moteur de son économie et partant, de son développement. En général, ces pays commencent par donner une forte valeur symbolique et culturelle à leurs produits locaux qu’ils perçoivent et nous font percevoir comme les meilleurs du monde faisant ainsi accroître extraordinairement leur valeur économique et marchande. Ce simple mécanisme permet de procurer à leurs populations des millions d’emplois bien rémunères, de faire circuler leur richesse à l’intérieur de leur propre pays et enfin, d’attirer par l’exportation les nombreuses richesses d’autres pays surtout ceux les plus pauvres qui succombant à leur publicité relèguent au second plan autant leurs propres valeurs symboliques et culturelles que leurs produits locaux. Désormais nos pays pauvres perçoivent tout ce qui est produit chez nous comme mauvais et sans valeur en comparaison à ce qui vient des pays riches. Cette perception perverse imposée à coup de grand renfort publicitaire et véhiculée avec la complicité de nos élites et dirigeants premiers consommateurs des coûteux produits importés vient sonner chaque jour un peu plus le glas de nos économies fragiles et nous appauvrir irrémédiablement.

Le Français, du plus riche au plus pauvre, du plus grand au plus petit ou du citadin au campagnard vous parlera avec beaucoup de fierté de la bonne baguette française, ou encore du bon vin de Bordeaux ou de Bourgogne tous des produits locaux qu’il considère et nous fait considérer comme les meilleurs du monde procurant ainsi du travail et de la richesse à de millions de ses compatriotes. Il en est de même de l’Américain avec son Coca-Cola et son Hamburger ou du Russe avec sa vodka et son caviar. Mais plus proche de nous, Gandhi a articulé la révolution et le développement économique de son pays l’Inde autour de la non-violence et surtout du filage du coton tissé ensuite pour fabriquer des tissus et vêtements locaux au prix très abordable que tous les Indiens portent comme symbole d’une identité culturelle retrouvée au détriment du costume–cravate du colonisateur. A la valeur symbolique de ce tissu de fabrication locale s’ajoute la forte valeur économique par la création de millions d’emplois et la redistribution aux paysans de la richesse produite par ses ventes à l’intérieur comme à l’exportation.

Avez vous déjà pensé à quel message nous donnons au reste du monde et à nos enfants quand alors qu’un ami Français qui nous invite à sa table nous sert avec beaucoup de fierté son vin de Bordeaux ou un Américain son Coca-Cola et un Hollandais ou un Allemand sa bière, nous aussi en retour à notre table au Cameroun leur servons ainsi qu’à tous nos invités de marque exactement les mêmes boissons même si mises en bouteille à Douala? Et le pire c’est que nous en sommes très fiers et en faisons le critère par excellence de la réussite ou richesse. Que faisons-nous de notre vin de raphia pourtant si agréable au palais quand il a modérément fermenté ou si nourrissant et riche quand il est fraîchement cueilli? Servi frais, chambré ou bouilli, il procure au palais des sensations diverses et des plaisirs incomparables. Tous les pays d’Asie servent avec la plus grande fierté du thé ou des infusions locales à table et entre les repas. Combien de temps encore resterons-nous les seuls au monde à n’avoir aucune fierté à consommer ou servir à nos invités de marque nos boissons locales? Pensez un instant à cette plante à tout faire qu’est le raphia et de laquelle nous tirons ce véritable nectar qu’est son vin. Avec ses nervures (bambous) nous construisons nos maisons, clôtures, greniers, mobiliers, plafonds et pratiquement toute sorte d’objets à usage quotidien. De ses feuilles nous couvrons nos toits alors que ses fibres sont de parfaits fils pour tisser sacs et vêtements. Sa moelle tendre et facile à façonner fait le bonheur des enfants qui en fabriquent des jouets de toute nature quand ses lianes remplacent aisément les clous chez nos architectes.

Mais, de la consommation des produits locaux nous n’avons cessé de parler depuis les indépendances pourtant nous ne nous en sommes jamais autant éloignés qu’à ce jour. A quand allons-nous enfin nous ressaisir pour joindre le geste à la parole? Notre congrès cette année est l’occasion de marquer ce grand coup même si en général les comportements sont lents à changer. Le vin de Raphia sera notre boisson de choix au cours de ce congrès et sera institué comme telle pour les fêtes à venir. En fait, ce n’est pas par ce que ces pays sont riches que leurs produits sont les meilleurs mais plutôt par ce qu’ils pensent que leurs produits sont les meilleurs du monde qu’ils deviennent riches. Au commencement il y a la conviction d’avoir le meilleur produit puis vient le travail pour transformer cette conviction en réalité et enfin la richesse pour tout couronner. A l’inverse, tant que nous penserons que nos produits locaux ne sont bons à rien, nous ne ferons aucun effort pour les perfectionner et continuerons malheureusement de consommer ceux des autres en nous appauvrissant à leur profit. Cette prise de conscience indispensable marquera un vrai tournant dans l’histoire de notre développement et c’est l’un des objectifs majeurs de notre congrès cette année. Nous devrons changer radicalement de repère et nous recentrer sur nos produits locaux qui seuls peuvent servir de base solide à notre développement.

QUE ALLAH SOIT AVEC VOUS !!!(NZAKEUH)

Publié dans www.jeunessebafou

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